LA BATAILLE DE LA BERRE

En ce début du VIIIème siècle, les Arabes venus d'Espagne lancent des expéditions au-delà des Pyrénées. A l'ouest, ils sont arrêtés à Poitiers en 732. A l'est, après s'être dirigés vers Autun, ils sont contraints de se retirer vers le sud. En 737 Charles Martel, après la prise d'Avignon, conduit son armée devant Narbonne.

Depuis dix-huit ans, Narbonne était musulmane et conservait encore les vestiges des anciennes splendeurs romaines. Charles Martel s'apprête donc à investir une véritable citadelle gallo-romaine / wisigothique, devenue arabe, dont la possession représente un enjeu considérable.
L'avance rapide de Charles oblige le gouverneur arabe à s'enfermer dans la ville avec les troupes qui lui restent. Charles investit Narbonne mais, contrairement à Avignon située sur la même rive d'un fleuve, ici la rivière coupe la ville en deux et permet à celle-ci de communiquer avec la mer par l'intermédiaire des étangs : pour empêcher toute arrivée de renforts par voie d'eau, il fait construire des tours de guet de part et d'autre du fleuve en aval de la ville et bloque ainsi toute possibilité de ravitaillement.
A ce moment, il tient captives toutes les troupes arabes de la Septimanie mais, malgré de nombreuses tentatives, il n'arrive pas à s'emparer de la ville. Il s'impatiente et apprend qu'Okba veut tenter à tout prix de lui faire lever le siège. Le Wali d'Espagne a rassemblé une armée importante sous le commandement d'Omar ben Chaled. Celui-ci, pour gagner du temps et éviter le passage des Pyrénées à ses charrois, embarque ces derniers sur des vaisseaux et fait voile vers la Septimanie. Seule sa cavalerie rejoint par voie de terre. 
Il arrive en vue de Narbonne un dimanche, dit la chronique, bien plus tôt qu'on ne l'attendait. L'accès du port étant rendu impraticable par les ouvrages du siège, Omar décide de débarquer sur les plages voisines de l'embouchure de la Berre et de secourir la ville par voie de terre. Charles laisse devant Narbonne une partie de son armée et se précipite à la rencontre de l'ennemi. Le heurt se produit aux environs de la rivière de la Berre, dont la bataille portera le nom. Il est curieux de constater que si le nom de la bataille de Poitiers est pratiquement connu de tous, il est loin d'en être de même pour celui de la Berre, qui, pourtant, revêt une importance au moins égale à celle de Poitiers : c'est le coup d'arrêt infligé à l'expansion musulmane dans ce qui sera la France.

Ce fut en réalité, pour les contemporains, une demi-victoire pour les uns et une demi-défaite pour les autres, d'où l'oubli quasi général de ce combat… 
Et pourtant on peut affirmer que ce fut une très grande victoire, complète, car se profilait derrière ces combats l'objectif connu et avoué de l'Emir Okba : reprendre l'expansion de la conquête islamique qui avait porté ces derniers d'Arabie en Espagne en moins d'un siècle pour la prolonger vers la "Grande Terre" et le Moyen-Orient, par les rivages Nord de la Méditerranée. Grandiose projet, caressé aussi par les khalifes Omeyades de Damas qui surent faire de cette étendue d'eau, une mer arabe. Narbonne ne fut pas prise par Charles, reparti vers les Saxons, mais par son fils Pépin le Bref, en 759. L'occupation de la Septimanie par les Arabes avait duré 40 ans. 
Les dissensions perpétuelles dans les rangs arabes et le début de la reconquête espagnole ruineront à tout jamais le grand rêve musulman de la Grande Terre Franque (Erde Kebira).

LE TERRAIN
Région maritime caractérisée par des terres émergées de faible hauteur (50 cm au plateau des Cavettes) et des terres basses marécageuses, dues aux nombreuses alluvions transportées par la Berre dans cette région du littoral. Ancien golfe qui à l'origine comportait trois grandes îles, Saint-Martin, l'Aute, Sainte-Lucie et de nombreux gros cailloux. 
La caractéristique essentielle de ce golfe est son ensablement constant et régulier au cours des siècles. Ses débouchés sur la mer ont toujours été depuis la plus haute antiquité au nombre de trois, du Nord vers le Sud : Le grau du Grazel, ou de Gruissan, le Grau de Narbonne, ou de la Vieille Nouvelle et celui de la Nouvelle. 
Le second cité, qui porte le nom de la ville de Narbonne, a été employé intensément ; il communiquait avec les étangs de Bages et de Sigean et permettait aux navires d'approcher des atterrages situés dans les étangs. 
Il est possible de penser que l'atterrage de Port-Mahon a été utilisé par les éléments de l'armée arabe transportés par mer plutôt que les plages avoisinantes aux sols marécageux manquant de fermeté, tant pour le débardage de fardeaux lourds, comme les divers éléments des machines de guerre, que pour les pieds des chevaux. Une confirmation supplémentaire en est fournie par la mort d'Omar ben Chaled au plateau des Cavettes, pratiquement à la tête de pont de son débarquement. 
Les étangs occupaient une superficie bien plus grande que de nos jours : en dessous de la cote des 5 mètres actuelle le sol est parfaitement nivelé, signe évident d'un ancien fond marin, et en partie occupé de nos jours par des vignobles ou des petits marécages, mais les uns et les autres comportent des installations de drainage. 
Cela ne veut pas dire que cette cote représentait le niveau des eaux au moment du combat qui nous occupe : le processus d'ensablement et d'exhaussement des sols, combiné peut-être avec un faible abaissement maritime, a transformé ce paysage.

Une comparaison avec la carte de Cassini, levée entre 1750 et 1814 montre, à l'évidence, des divergences sensibles avec le littoral des étangs tel qu'il nous apparaît aujourd'hui ; en particulier une île, qui existait il y a deux siècles, nommée l'île de Mouisset, est actuellement une éminence en pleine terre, portant le point coté 13 mètres (située à l'extrémité Est de la clôture de la Réserve Africaine...). On peut donc admettre qu'il y a 13 siècles, l'aspect de cette région était différent de celui de nos jours, non dans son allure générale, mais en particulier pour 1es atterrages utilisables. Autre point particulier qui a valeur de confirmation : des sondages effectués dans les salins de Peyriac ont situé le sol ferme à 14 mètres. On pourrait continuer ainsi à étudier le pourtour du golfe initial ce qui ne ferait que confirmer ce qui est écrit plus avant. 
Les collines avoisinantes longeant le littoral sont sensiblement orientées Nord-Sud et séparées entre elles par des dépressions plus ou moins marquées, ce qui peut permettre en certains endroits de se déplacer parallèlement au rivage sans être à l'Ouest de ce dernier. Le réseau routier de l'époque dans le sens Nord-Sud comportait trois voies et un nombre plus important dans le sens Est-Ouest. Les trois voies principales d'importance différente, étaient de l'Ouest vers l'Est :

Mais gardons-nous d'établir un parallèle entre ce que nous voyons de notre réseau routier et ce qu'il était à l'époque de Charles : depuis la fin de l'Empire romain, il n'était plus entretenu et ne devait présenter qu'une pauvre plate-forme ravinée, rabotée et défoncée à souhait. 
Enfin la Berre, dont il est tant parlé, est une rivière à caractère torrentiel ; elle est le déversoir oriental des Corbières par la cluse de Ripaud. Elle prend sa source à la Serre de Quintillan et a un cours d'une longueur d'environ quarante kilomètres. Elle coule d'abord en direction du Nord-Nord Est jusqu'à Ripaud puis infléchit son cours vers l'Est et termine en direction du Nord-Est. Elle se jette dans l'étang de Sigean au Nord-Est du Hameau du Lac.

LE COMBAT
Que dit Frédégaire (historiographe de la dynastie Mérovingienne): " De la ville part un chemin qui serpente à travers les collines. Sur cette voie encaissée, les Francs échappent aux regards des guetteurs arabes apostés tout près de la voie Domitienne. Karl (Charles Martel) atteint le village de Portel, d'où sort une route qui longe la Berre et conduit à la Mer. A Villefalse où existe un palais, il passe la rivière à gué et arrive au contact de l'ennemi en plein désarroi. Les adversaires se sauvèrent et beaucoup se noyèrent, ils furent tous exterminés. La mer se teinta au loin de leur sang ". 
Que dit l'Anonyme de Cordoue (historien arabe) : 
il compare "la masse des guerriers de Karl à un rempart de glace… Omar confiant dans la qualité de sa position n'avait pris aucune précaution particulière". 
Le principal est dit ; mais la concision extrême des chroniqueurs de cette époque, pour qui tout paraît tellement évident, doit être interprétée au mieux.
Frédégaire, en dix lignes, campe une action puissante qui a mis aux prises des milliers d'hommes. Action très bien pensée, préparée et menée dans l'exécution jusqu'à la victoire totale sur le terrain. Quant à l'Anonyme de Cordoue, il avait toutes les raisons de se montrer plus discret… 
Pour suivre au mieux la préparation et le développement de cet engagement, il est nécessaire d'essayer de reconstituer l'implantation probable de ces deux armées la veille du combat et de pénétrer le processus de mise en œuvre de l'action projetée. Car enfin, le maniement de troupes nombreuses ne peut échapper à certaines règles qui régissent en tous temps les lois de la guerre :

        Situation des Francs le samedi 
L'armée franque avait investi Narbonne au plus près des fortifications, interdisant tout mouvement aux assiégés. En plus, comme il est de règle en Campagne, toute armée se garde et, à cet effet, il existait autour de la ville, à une certaine distance commandée par des voies d'accès ou des points remarquables du terrain, des postes de surveillance, comparables à des sonnettes d'alarme, chargés de prévenir Charles de ce qui se passait dans son dos. L'une de ces sonnettes se trouvait obligatoirement au seuil de Prat-de-Cest, point de passage obligé, limite de compartiment de terrain dominant le pays vers le Sud et, donnée très importante, la menace venant de cette direction. 
Nous avons vu que le terrain vers le sud est encagé entre le littoral et les collines des Corbières, sensiblement parallèles entre eux. 
Dans le sens Nord-Sud, il se caractérise par deux compartiments de terrain très bien marqués : Le premier va de Narbonne à Prat-de-Cest (7, 5 km environ). Le second, de Prat-de-Cest au col Sud-Sud Ouest de Sigean (15 km environ). De plus, en se plaçant sur les hauteurs Est de Prat-de-Cest aux côtes d'Estarac qui culminent à 112 m et sont très accessibles en venant du nord, il est possible de voir la quasi totalité des étangs, mais aussi le grau de la Vieille Nouvelle, le "canal des Romains", le plateau des Cavettes et celui de Gratias. 
Voilà donc le belvédère tout trouvé : très certainement, Charles est venu sur place et a pu de cet endroit concevoir sa manœuvre. Il n'est pas interdit de penser que les pentes est du massif de Fontfroide aient pu jouer également le même rôle. 
Nous avons vu qu'il savait que l'émir Okba voulait lui faire lever le siège rapidement, au moyen d'une armée qu'il regroupait. Cette armée ne pouvait être qu'à base de cavalerie puisque musulmane, nombreuse, et qu'elle arriverait par voie de terre ; un embarquement de troupes montées importantes est hors de propos puisqu'elle devait arriver très vite. Tout cela confirmé sûrement par des transfuges espions, comme il en existe en tout temps ou par les habitants excédés des exactions guerrières qu'ils subissaient, sans compter les interrogatoires de prisonniers. A la limite, pourquoi n'aurait-il pas su qu'Omar viendrait avec des navires. Il savait donc, à coup sûr, que l'ennemi potentiel arriverait du Sud par eau et par terre. Une autre source de renseignements a dû fonctionner : les pêcheurs, très nombreux à l'époque, car deux faits retiennent l'attention. 
Il est dit qu'au moment où les Arabes se sont sauvés en direction des étangs pour rejoindre leurs navires, ils ont été poursuivis et tués par les Francs montés sur des bateaux. Lesquels, sinon ceux trouvés opportunément sur place, c'est-à-dire ceux des pêcheurs, que rien n'empêchait de prendre part à l'action? 
Le second fait concerne le pèlerinage que firent les pêcheurs après la bataille, à Notre-Dame-des Oubiels à Portel, pour une action de grâce. Nul doute qu'avec de semblables sentiments Charles n'ait trouvé chez eux une mine de renseignements, rapidement transmis et hautement exploitables. 
Sachant qu'il serait attaqué par une armée arabe pouvant être alertée par les nombreux postes de surveillance installés pour la sûreté de l'armée, il a dû faire procéder à des reconnaissances plus lointaines, pour se donner un peu d'air et afin de voir si des indices complémentaires apparaissaient quant aux intentions ennemies. Dans les reconnaissances prescrites devaient figurer en bonne place, l'inventaire des divers chemins et voies.

L'histoire a retenu deux actions de guerre, exactement semblables, de surprise totale de l'adversaire, due à une marche occultée par un mouvement de terrain, qui n'avait pas été occupé par l'ennemi, pour surgir ainsi sur ses arrières. Il est bien évident que le samedi en question, Charles savait ce qu'il voulait faire et qu'un début d'exécution a dû suivre : troupes avancées vers Fontfroide, jalonnement de l'itinéraire pour prévenir toute surprise, car il fallait se présenter au combat en début de matinée, avec du personnel le plus reposé possible : la journée ne manquerait pas d'être rude. L'Anonyme de Tolède précise, pour excuser la défaite de ses religionnaires sans doute, que les guerriers francs se présentaient comme un mur de glace. Que faut-il traduire de ce commentaire ? Que toutes les armes arabes glissaient sur ces guerriers comme sur un bloc glacé et ne pouvaient l'entamer, ou bien que la stature, l'immobilité relative, la férocité qui s'en dégageait. glaçaient d'effroi ? Voilà donc les Francs campés le mieux possible en cette veille de combat...

        Situation des Maures le samedi 
Et les Arabes, comment se présentaient-ils ce jour-là ?... Prenons les mêmes méthodes d'analyse que précédemment, mais qui seront forcément plus sommaires :

        Situation le dimanche

Ce furent certainement les troupes arabes du plateau de Gratias qui entrèrent les premières en contact avec les éléments Francs de la rive gauche. La panique de cette cavalerie est facilement explicable, si on pense qu'elle était démontée et éparpillée, sans chefs principaux. Ce contact se transforme en combat individuel à pied, pour lequel les Arabes n'avaient que peu de goût et l'ensemble est insensiblement poussé vers l'étang du Déoumé (Dîme) et sur la Voie Domitienne en direction du Nord, détruit ou capturé. Il ne lui est pas possible de rejoindre les Cavettes, la Berre et les marécages en interdisant toute approche ; de plus les troupes franques de la rive droite, débordant et dépassant largement Villefalse, continuent à s'enfoncer "en coin" coupant toute issue de Gratias dans cette direction.

Bien sûr, des cris, des appels de cors sont entendus des Cavettes. Le déchargement interrompu, on court aux chevaux, tout s'improvise et les Francs sont là, nombreux, massifs, impressionnants et terribles, pas de fuite possible, il faut combattre le dos au rivage ou aux marécages ; de nombreux combattants se jettent à l'eau pour gagner les bateaux au large qui attendaient leur tour de débarquement. Omar est tué ; le chef mort, plus rien ne résiste et tous fuient. Les Francs empruntent ou prennent les bateaux opportunément trouvés sur place et continuent le carnage sur les eaux des étangs au point que " la mer se teinte au loin de leur sang " écrit Frédégaire. 
De multiples combats singuliers ont dû se poursuivre une bonne partie de la journée dans les recoins du terrain. Il est certain que, malgré l'affirmation citée plus avant d'une tuerie générale, de nombreux musulmans ont dû réussir à s'enfuir et très certainement la relation de l'érection d'un monument arabe à Ripaud, après la bataille, et qui n'existe plus, ne doit commémorer que la mort d'un prince arabe tué à cet endroit au cours de la poursuite. Car pourquoi ériger un monument commémoratif d'une bataille à un endroit où elle n'a pas eu lieu, alors que la place ne manquait nullement sur les lieux-mêmes. Que penser des effectifs engagés de part et d'autre ? L'incertitude subsiste et il serait hasardeux d'avancer des nombres que rien jusqu'à ce jour ne nous autorise à formuler. A titre documentaire, au moment de la bataille de Toulouse en 721, où l'Emir El Samh est tué, le Comte Eudes écrivant au Pape fait état du chiffre extravagant de 375 000 infidèles tués. Chiffre exagéré c'est évident à des fins de représentation personnelle. Le quart semble déjà à la limite du possible. A Poitiers, silence total sur le volume des deux armées. 
A la Berre, même chose. Cela, à mon avis, ne servirait d'ailleurs à rien, car la tactique adoptée par les deux partis ne saurait modifier l'issue du combat, quant à l'importance des effectifs engagés.

CONCLUSION
L'idée de manœuvre de Charles était la bonne : vaincre la cavalerie avant l'arrivée d'Omar et de ses navires. Le hasard de la guerre fit que ce dernier arriva plus vite que prévu et au lieu d'être un élément défavorable pour Charles, ce qu'il redoutait peut-être, ce fut sa chance, car ce débarquement était cause de désordre dans les rangs arabes, au moment le moins souhaitable pour eux. 
Charles s'est trouvé à pied d'œuvre fort opportunément : chance ou calcul ? Sans doute les deux, car la victoire appartient d'abord aux audacieux. 
Il se trouve que les lieux où s'affrontèrent voici treize siècles ces deux armées sont restés pratiquement en l'état. Point de constructions ni de modifications planimétriques importantes. Rare privilège qu'il convient d'apprécier en ce siècle de bouleversements tous azimuts. Avantage sur Poitiers aussi où les lieux historiques sont sujets à controverse. 
Quoi de plus évocateur et reposant que de cheminer, sur les sentiers de ces deux plateaux en toute quiétude, car le spectacle est grandiose et émouvant. En prêtant l'oreille, il n'est pas impossible que les imaginatifs puissent entendre le bruit d'une sanglante mêlée.

Gérard Ducruc

 

 

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